09.11.2009

Berlin

(à Pierre « Structure » François)

Un soir étrange tombe sur Berlin
Je vais flânant sous les tilleuls
Place Alexandre c'est un destin
Qui sort des brumes, gluant linceul

Hommes et femmes en long cortège
De Mercedes et de Trabant
Drapeaux noirs, rouges ou blancs comme neige
Dessus le mur grimpent en chantant

Il vibre, vacille et puis s'effondre
Espoir, mémoire ne point confondre
La Spree charrie tant de chagrins

Voici novembre, neuf jours à peine
Elle est si belle, Lili Marlene
Et enfin l'aube sur Berlin

08.11.2009

Toy story

Jouets.jpg

Anges ou dieux, toujours nous avons eu
La confiante vision de ce qu'au-dessus
      De nous, et nous astreignant, sur
      Nous agissent d'autres présences.

Comme sur les troupeaux des pâturages notre
Effort impétueux, qu'ils ne comprennent pas,
      Les contient, les contraint,
      Sans qu'ils s'en rendent compte,

Ainsi notre pensée et notre volonté
Sont les mains par lesquelles d'autres
      Nous mènent là-même où ils veulent
      Que nous le désirions.

 (Ricardo Reis, Poèmes païens - Odes retrouvées, 1914-1934)

07.11.2009

La vouivre (2)

vouivre2.jpg
Modelage et photo : Violette Prems

Au creux d'un pli de sable et de boue sombre
Dans le limon laissé par le torrent
Je vis un soir ramper une ombre

Alors qu'elle esquissait un mouvement
Pour se hisser jusque dessus la berge
S'agrippant au sol fermement

Je remarquai briller à son bassin
Au lieu de chair des écailles nacrées
Terminant son corps serpentin

Sa caudale en jambes métamorphosée
Je lui tendis une secourable main
Et de sa gangue la tirai

A jamais orpailleur
Du tréfonds de son cœur

28.10.2009

Du boire

Lambrusco (frizzante).jpg

Deux, tel est le plaisir : jouir et en jouir.
L'idiot choisit l'ignare, le sage un autre sage.
      Et le sort toujours égal est divers.
La coupe que je lève, emplis et vois, ses bulles
Je les inclus dans ce que je ressens, l'extrême
      Pureté du boire est dans le goût.

(Ricardo Reis, Poèmes païens - Odes retrouvées, 1914-1934)

23.10.2009

En attendant les Tartares

Qui dit au jour : Perdure ! à la ténèbre : Cesse !
Ne dit pas à lui-même : Ne dis rien !
Sentinelles absurdes, nous veillons, ignorant
Tout des assaillants. Les uns en plein froid,
Les autres dans la douceur de l'air, tous sont fidèles
Au poste et à leur ignorance.

(Ricardo Reis, Poèmes païens - Odes retrouvées, 1914-1934)

Citadelle de Bam.jpg
Citadelle de Bam, Iran
(lieu de tournage du film de Valerio Zurlini
d'après Le Désert des Tartares de Dino Buzzati)

21.10.2009

Instantané

DSC00026.JPG

Certains, les yeux tournés vers le passé,
Voient ce qu'ils ne voient pas ; d'autres,
Ces mêmes yeux fixés sur le futur, voient
      Ce qui ne peut se voir.

Pourquoi aller mettre si loin ce qui est proche -
Le jour réel que nous voyons ? Du même souffle
Dont nous vivons, nous mourrons. Cueille
      Le jour, parce que tu es le jour.

(Ricardo Reis - Poèmes païens, Odes retrouvées 1914-1934)

11.10.2009

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Joncs sur le lac Saint-Point.jpg

Vous, les croyants en Maries et en Christs,
Qui de ma source allez troublant les eaux si claires
      A la seule fin de me dire
      Qu'il est des eaux bien plus joyeuses

Qui baignent  des prairies dont les temps sont meilleurs -
De ces autres régions pourquoi donc me parler
      Si les eaux et les prairies que voici
      Sont d'ici-bas et font mon bon plaisir ?

Cette réalité, voilà le don des dieux,
Don extérieur à nous pour être un bien réel.
      En quoi mes songes seraient-ils
      Plus que l'oeuvre des dieux ?

Laissez-moi la Réalité de chaque instant
Et laissez-moi mes dieux immédiats et tranquilles
      Qui ne demeurent pas dans l'Incertain
      Mais dans les champs, mais dans les fleuves.

Laissez ma vie passer païennement
Accompagnée par les flûtes légères
      A travers qui les joncs des rives
      A Pan murmurent allégeance.

Vivez avec vos songes et laissez-moi
L'autel naturel où vient s'accomplir mon culte
      Et la présence bien visible
      Des dieux proches qui sont les miens.

Prétendants inutiles à meilleur que la vie,
Laissez la vie à ceux dont la croyance est antérieure
      Au Christ avec sa croix
      Et Marie éplorée.

Que Cérès, maîtresse des champs, me console
Ainsi qu'Apollon, Vénus, Uranus l'antique
      Et les tonnerres, qui ont le mérite
      De procéder de la main de Jupiter.

(Ricardo Reis, Odes retrouvées)

10.10.2009

Olympiacée

Ancolie violette des Pyrénées.jpg

Au-dessus de la vérité se tiennent les dieux.
Notre science n'est qu'une grossière copie
     De cette certitude qui leur fait
     Savoir que l'Univers existe.

Tout est dans tout, mais plus haut se tiennent les dieux.
Il n'échoit pas à la science de les connaître.
     Pourtant nous devons adorer leurs ombres
     Comme nous adorons les fleurs,

Puisque, visibles pour nos regards les plus hauts,
Ils sont aussi réels que les fleurs sont réelles,
     Et que dans le calme de leur Olympe
     Ils sont une autre Humanité.

(Ricardo Reis, Odes retrouvées)

08.10.2009

Amor fati

Ce que les Anciens appelaient fatum - Stéphanie VIGNAUX.jpg
Ce que les Anciens appelaient fatum
Stéphanie Vignaux (Tarbes)

Voici la seule liberté que nous concèdent
        Les dieux : nous soumettre
A leur autorité de notre plein gré.
        Il vaut mieux procéder ainsi
Car la liberté ne peut exister que dans
        L'illusion de la liberté.

D'autre façon ne procèdent les dieux, sur qui
        Pèsents les Moires éternelles,
Pour être pénétrés de cette antique et calme
        Conviction profonde
Dont ils tiennent que leur vie est divine et libre.
        A notre tour, à l'exemple des dieux,

Aussi peu libres qu'eux sur leur Olympe,
       Comme celui qui sur les sables
Elève des châteaux pour en combler ses yeux,
        Elevons notre vie
Et les dieux sauront nous remercier d'être,
        Nous aussi, ni plus ni moins qu'eux.

(Ricardo Reis, Odes retrouvées)

07.10.2009

Sous le portique

Parthénon.jpg

 

 

 

 

 

 

Dorée légèrement est la pâleur du jour.
Et le soleil d'hiver comme rosée fait luire les courbes
Des troncs et rameaux desséchés.
Le froid tremble léger.

De la très antique patrie de ma croyance
Déporté, à la seule pensée des dieux je me console,
Et tremblant je m'échauffe
A un autre soleil que celui-ci.

Soleil du Parthénon, soleil de l'Acropole,
Et qui illuminait les pas graves et lents
D'Aristote parlant.
D'Epicure pourtant

Me parle mieux la voix terrestre caressante :
Envers les dieux il prend l'attitude d'un dieu,
Et voit la vie, serein,
A la distance où elle se tient.

(Ricardo Reis, Odes retrouvées)

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