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10.05.2008

Une étrange visite

1499189959.jpgHier, j’ai fait une étrange visite, que je m’en vais vous conter.

 

Entre deux rendez-vous professionnels, j’ai fait une halte au charmant village de Lacoste, dans le Luberon. Rien que de très normal pour votre Avignonnais de serviteur le Photon, puisque non loin de là se trouve le village de… Lumières !

Comme tant de villages provençaux médiévaux (et même bien plus anciens pour nombre d’entre eux), Lacoste est couronné d’un château, désormais propriété de Pierre Cardin mais autrefois celle du non moins célèbre Marquis de Sade. Attiré par les vieilles pierres, j’entrepris de monter au sommet du piton rocheux, au plus près du château.

L’ascension me faisant traverser à pieds le village, je passai devant une boulangerie exposant narquoisement en clef de voûte la date de son érection : 1792, année du pillage du château par des révolutionnaires excités (alors que Sade avait embrassé la cause révolutionnaire). Ce clin d’œil de l’Histoire ne manqua pas de me faire sourire, et de me sentir quelque peu privilégié par l’accueil que me faisait ainsi cette vielle bâtisse, honteusement négligée par le groupe de touristes qui me précédait.

Poursuivant ma visite, j’arrivai enfin au château, où m’attendait un prodigieux spectacle. Car comment ne pas être impressionné par l’habileté avec laquelle la main de l’homme a bâti ce monument, creusant la roche pour la prolonger de pierres de taille, en une heureuse osmose où l’art se confond avec la nature ? Et que dire du panorama qui s’offre au visiteur depuis le château ?

Surplombant une vallée sertie entre la montagne du Luberon et le plateau de Vaucluse, on se prend à se rêver maître des lieux. Bienheureux marquis, bienheureux couturier… Du château émane une vibration qui ne vous envahit qu’au contact de la pierre, à la seule condition d’être ouvert à l’esprit du lieu. Inutile donc d’espérer en bénéficier si vous ne délaissez appareils photos et autres caméscopes, pour vous appuyer simplement au parapet et humblement ouvrir tous vos sens. Ce faisant, j’entendis mille murmures de pierres, l'écho de mille bruits de fêtes ; je vis ces beautés poudrées attendant mille caresses du divin Marquis et de ses invité(e)s. « Tu es homme, je t’offre tout cela et te fais seigneur de céans» me dit le château. Puis il se tut, tel un animal effarouché s’enfuyant au moindre craquement de brindille. Je croyais le charme rompu par ce touriste trop curieux qui, traversant la passerelle remplaçant sans doute l’ancien pont-levis, s’avança trop près de la lourde porte cloutée, précisément destinée à fermer le castel à tout faux Perceval.

Un instant distrait par cette intrusion, je tournai le regard de l’autre côté. Je vis alors le Mont Ventoux, superbe et dominateur, apostrophant le château de sa voix de Titan : «  Je suis le seul maître de ces lieux ; tu es fils des hommes, tu n’es que le jouet de leur histoire. Moi, j’ai l’éternité pour moi. Les pierres qui te parent, c’est moi qui les ai données : ravale ton orgueil, noble château, comme Cardin ravale tes façades ! »

1166880935.jpg« Un brin menteur, le Ventoux » pensai-je alors, mais dans sa magnificence, il l’emportait haut la main. La raison du plus fort…
Le contact des pierres chaudes me ramena au château, que j’honorai de la poursuite de ma visite, dans ce qui m’a semblé être autrefois des douves. A nouveau impressionné par la haute muraille, j’oubliai bien vite les 1912 mètres du Ventoux et me posai une question : pourquoi appréhendons-nous en architecture – et en tous autres arts – la grandeur de ce dont nous nous approchons, nous si souvent incapables de la reconnaître dans les êtres que nous côtoyons quotidiennement ? .


Le château croyait l’avoir finalement emporté sur sa rivale de montagne, quand en redescendant pour m’en retourner vaquer à  ma besogne, j’entendis le Ventoux passer une consigne aux vieilles pierres pavant les ruelles du village : « ralentissez la marche de l’homme, ô mes filles, qu’il aille au rythme que Dame Nature et moi daignons lui consentir ! » Je trouvai alors sous mes pieds une chaussée si glissante – elle ne m’avait point paru telle à la montée ! – que je faillis bien chuter, tandis qu’en moi résonnait la chanson de Sardou, Le Connemara : « au rythme des pluies et du soleil, au pas des chevaux. » Assurément, on ne descend pas ces ruelles comme un escalier roulant du métro…


Redoublant de prudence, je quittai ce lieu enchanté, bien décidé à y revenir. Si d’aventure vous venez dans le Luberon, faites le détour jusqu’à Lacoste. Je serai peut-être là, silencieux, appuyé au parapet.

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